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 AUROBINDO
Aurobindo Ghose ou Sri Aurobindo (15 août 1872 à Calcutta - 5 décembre 1950 à Pondichéry) est un des fondateurs principaux du mouvement militant indépendantiste indien, un philosophe, poète et écrivain spiritualiste. Il a développé une approche nouvelle du yoga, le yoga intégral.
Après ses études en Angleterre (1879-1893) à Cambridge, il retourne en Inde et commence à étudier les grandes traditions de son pays.
Frappé par la condition de ses compatriotes qu'il avait quittés jeune pour aller étudier, il devint un nationaliste fervent convaincu que son pays devait retrouver son indépendance.
Peu à peu il lui sembla que pour retrouver son indépendance son pays devait s'appuyer sur son héritage culturel propre qui lie intimement philosophie et recherche spirituelle[1]. Il entre lui-même alors dans une recherche de pouvoirs spirituels qui lui permettraient de mieux lutter pour l'indépendance de l'Inde. Sa rencontre avec Bhaskar Lélé, un pratiquant de yoga lui aurait permis, affirme-t-il, d'accéder à un état de conscience libre des pensées qu'il estimera être les prémisses de son Nirvāna [2].
En 1909, il sort de la prison où il a passé un an pour ses activités indépendantistes. Il était soupçonné d'avoir participé de près ou de loin à des attentats : il reconnaîtra d'ailleurs ultérieurement que sa philosophie spirituelle ne conduit pas à militer pour la non-violence comme celle de Gandhi. Pendant cette année de prison, il dit avoir vécu une série d'expériences spirituelles qui l'auraient conduit à expérimenter des états de conscience au-delà du Nirvana[3].
Pour échapper aux Anglais (mais peut-être avec leur secret accord[4]), le 4 avril 1910, il finît par s'établir à Pondichéry, ville sous autorité française. Affirmant alors qu'il y a une lutte pour l'avenir de l'humanité au-delà de la lutte légitime pour l'indépendance de l'Inde, il se consacra entièrement à ses recherches spirituelles et à la composition de ses œuvres. De plus en plus de disciples commencent à venir pour vivre auprès de lui et de sa collaboratrice française, Mirra Alfassa, que lui et ses disciples nomment « Mère ». Cette dernière prendra la direction matérielle de l'âshram fondé officiellement dans les années 1920.
Il considère que le sens de son âshram est d'être un « laboratoire évolutif » [5]. Jusqu'en 1926, il développe sa doctrine : selon lui, l'homme n'est aujourd'hui qu'à un niveau imparfait de son évolution ; il faut pour lui reconnaître que « l'homme est un être de transition »[6]. Pour Aurobindo, admettre l'évolution des espèces revient à nous faire considérer la possibilité que l'être humain soit un chaînon vers une nouvelle espèce. Cette nouvelle espèce dont l'homme serait une transition ne serait pas forcément dotée d'une conscience compréhensible pour la conscience mentale humaine. Cette conscience nouvelle dont serait dotée cette nouvelle espèce pourrait être incompréhensible pour l'homme comme la conscience humaine mentale l'est pour les autres animaux. Cependant Aurobindo envisage une différence évolutive importante avec les évolutions d'espèces précédentes : nous pouvons a priori la concevoir et surtout nous pourrions peut-être y collaborer consciemment.
Le chemin conscient de notre évolution est d'après lui à chercher dans le développement de nos capacités spirituelles. Un développement plus radical des capacités spirituelles déjà explorées par l'humanité aboutirait selon lui un jour à l'éveil d'une dimension encore tout à fait inconsciente. La manifestation d'une telle dimension de conscience marquerait le saut évolutif propre à la manifestation d'une nouvelle espèce.
En 1926, Aurobindo entre dans une retraite pour se consacrer exclusivement à la manifestation terrestre du supramental. Il ne sort de sa retraite que rarement : soit pour retrouver des fidèles réunis, soit pour intervenir dans la vie politique indienne. Le reste du temps, il communique par écrit avec ses disciples.
Il a écrit beaucoup de livres sur les écritures sacrées indiennes qui seront pour beaucoup d'Occidentaux à la suite de ceux de Vivekananda un véritable porte d'entrée vers l'hindouisme et sa philosophie. Il meurt dans son âshram en 1950.
La conception de l'évolution que propose Aurobindo n'est donc pas seulement matérialiste comme celle de la plupart des héritiers de Charles Darwin. Aurobindo ne nie pas l'approche matérialiste mais il signifie sa limite:
« Tout le monde sait maintenant que la Science n'est pas un énoncé de la vérité des choses mais seulement un langage pour exprimer une certaine expérience des objets, leur structure, leur mathématique, une impression coordonnée et utilisable de leurs processus - rien de plus. La matière elle-même est quelque chose (peut-être une formation d'énergie ?) dont nous connaissons superficiellement la structure telle qu'elle apparaît à notre mental et à nos sens et à certains instruments d'examen (dont on soupçonne maintenant qu'ils déterminent largement leurs propres résultats, la Nature adaptant ses réponses à l'instrument utilisé), mais nul savant n'en sait davantage ou ne peut en savoir davantage [8] ».
À partir de ce constat, Aurobindo affirme que la science n'interdit pas un point de vue spiritualiste sur l'évolution. Pour lui, l'inconscient n'est pas seulement de nature subconsciente comme l'affirment les Freudiens et tous les psychologues matérialistes [9], mais l'inconscient a aussi une nature spirituelle où la conscience est élargie, se dépassant elle-même en supra-conscience. Certes on peut considérer à un certain niveau que le subconscient est comme un ensemble de pulsions qualitatives traduisant un jeu de forces matérielles que la Science estiment quantitatives et qui seules assureraient l'évolution. Mais pour Aurobindo découvrir que l'inconscient est aussi de nature supraconsciente apporte un éclairage supraconscient jusqu'au fond du subconscient qui montre que le regard scientifique passe forcément à côté de la conscience cachée au cœur de la matière [10].
Aurobindo caractérise la conscience humaine comme une conscience mentale :
« Dans la terminologie de notre yoga, le substantif "mental" et l'adjectif "mental" sont utilisés pour désigner spécialement la partie de la nature qui a rapport avec la cognition et l'intelligence, avec les idées, les perceptions de l'esprit ou la pensée, les réactions provoquées par les objets sur la pensée, les formations et les mouvements vraiment mentaux, la vision et la volonté mentales, etc [11] ».
La conscience mentale humaine englobe selon lui une conscience vitale héritée des animaux et une conscience physique héritées des premières formes de vie.
Au delà des plus hautes cimes supraconscientes de la conscience mentale, Aurobindo affirme qu'il nous est possible d'expérimenter un « supramental », qui est une connaissance directe de la vérité aujourd'hui connaissable indirectement et partiellement par notre intelligence mentale :
« Par supramental, j'entends la Conscience de vérité... par laquelle le Divin connaît non seulement sa propre essence et son être propre, mais aussi sa manifestation[12] »
mais ailleurs il précise :
« une description mentale de la nature supramentale ne pourrait que s'exprimer soit en termes trop abstraits, soit en images mentales qui pourraient la transformer en tout autre chose que sa réalité[13] ».
Le yoga intégral élaboré par Aurobindo voudrait permettre la progression spirituelle individuelle et collective vers ce nouvel état.
L'innovation d'Aurobindo dans le domaine spirituel tient surtout au fait que pratiquer son yoga intégral permet non seulement d'aller vers le Divin, mais aussi d'accueillir en soi l'énergie divine, dans le but de manifester pleinement la conscience divine dans la matière : le mysticisme d'Aurobindo est actif, car il cherche à modifier dès à présent notre monde sur la plan matériel de son évolution. Il prône une certaine ascèse, mais à l'encontre d'un rejet du corps matériel[14], il cherche à nous faire prendre conscience d'« une même loi supérieure [qui] gouverne la matière et l'esprit ».

Le poète
Comme Mirra Alfassa que Aurobindo nomma Mère de son ashram le rappelle dans ses entretiens de 1957-1958, la profondeur spirituelle garantit rarement le génie poètique ou artistique en général.
Cependant dans La poèsie future Aurobindo établit un lien entre poèsie et spiritualité très intime en rappelant la tradition indienne du mantra :
"Le mantra, comme j'ai tenté de le décrire dans The Future Poetry, est un mot chargé de lumière et de pouvoir qui provient de l'inspiration surmentale ou de quelque plan très élevé de l'Intuition. Il se caractérise par un langage infiniment plus signifiant que ne le suggère le sens superficiel des mots ; par un rythme plus signifiant encore qui naît de l'Infini et se dissout en lui , et qui a le pouvoir de transmettre non seulement le contenu, les suggestions ou les valeurs mentales, vitales ou physiques de la chose exprimée, mais son sens et sa forme dans une conscience originelle et fondamentale qui se trouve derrière ces choses et les dépasse.

"Une immobilité de feu éveille les cellules assoupies,
Une passion de la chair devenue esprit,
Et finalement, merveilleusement, s'accomplit
Le miracle pour lequel notre vie fut faite.
Une flamme dans une blanche coupole silencieuse
Apparaît, les faces de la lumière immortelle,
Les membres radieux qui ne connaissent ni la naissance ni la mort,
La poitrine qui allaite le premier-né du soleil
Les ailes qui battent dans les silences ardents de la Pensée,
Les yeux qui plongent dans l'Espace spirituel.
Les centres cachés de notre force divine
S'ouvrent comme des fleurs dans une atmosphère céleste ;
Le mental s'arrête, saisi par le Rayon suprême,
Et même ce corps éphémère, alors, peut sentir
L'amour idéal et le bonheur sans ombre [...]"
En 1916 L'idéal de l'unité humaine qu'il publie dans sa revue Arya et sa lucidité lui permet d'y annoncer que :
" L'Allemagne a abattu l'esprit napoléonien en France, en 1813, et brisé les restes de l'hégémonie française en Europe en 1870 ; cette même Allemagne est devenue l'incarnation de ce qu'elle avait abattu. Le phénomène peut aisément se renouveler à une échelle plus formidable [
Poursuivant son étude magistrale de la Bhagavad-Gîtâ, Sri Aurobindo ne se contente pas, ici, de déchiffrer cette grande Écriture de l'avenir. Il nous initie, ce faisant, au mystère de notre être et du monde, ainsi qu'au secret de notre libération :
Deviens celui qui pense à Moi, deviens Mon amant et Mon adorateur, Mon sacrificateur, incline-toi devant Moi, tu viendras à Moi. Je m'y engage et te le promets, car tu M'es cher. Abandonne tous les dharmas et prends refuge en Moi seul. Je te délivrerai de tout péché et de tout mal, ne t'afflige point.


Le yoga intégral [modifier]
Le yoga intégral de sri Aurobindo est exposé essentiellement dans sa Synthèse des yogas, dans ses Lettres sur le yoga, dans Le Guide du yoga, dans les derniers chapitres de La Vie divine mais aussi et surtout dans son œuvre poétique Savitri.
Aurobindo utilise le terme yoga qui le situe à l'évidence du côté des traditions spirituelles indiennes. Cependant il affirme que "Toute la Vie est un Yoga"[30].Cette formulation implique que la Nature entière suit une évolution spirituelle à laquelle tous nous participons en dehors même de toute affiliation spirituelle proclamée ou contre certaines de nos croyances spirituelles qui vont à l'encontre de ce Yoga, de cette évolution de la Nature. Elle implique aussi qu'une recherche spirituelle authentique est une accélération ou une concentration du Yoga de la Nature[31].
Les méthodes de Yoga ont souvent pour but de réaliser le divin sur certains plans d'être, de libérer telle faculté de la conscience de ce qui lui occulte la réalité divine. Elles se détournent donc pour la plupart du reste de la Nature en n'y voyant pas sa consistance divine. Les méthodes de yoga doivent donc être synthétisées au service d'une purification d'ensemble de la conscience humaine afin de vraiment travailler à une concentration de l'évolution de la Nature.
Le Yoga des œuvres qui en Inde est connu comme le Karma yoga sera réinterprété dans le sens d'une purification de la volonté d'agir jusqu'à ce que seule la volonté divine agisse à travers l'individu qui suit le Yoga intégral[32]. Chacun d'entre nous a l'impression d'être l'auteur de ses actes et cherche à agir dans le but de recueillir les fruits positifs de ses actes. Le karma yoga cherche à purifier notre volonté pour en faire la seule volonté divine au service de l'évolution de la Nature. Il s'agira d'offrir ses actes au divin, de ne plus chercher égoïstement leurs fruits. Peu à peu il s'agira de voir que le divin lui-même agit et que nous en sommes que l'instrument. Faire la volonté divine rejoint le fait de constater que le divin est le seul authentique acteur : en tant qu'individu authentique nous sommes la projection individualisée de l'action divine. Sacrifier authentiquement son action afin de se soumettre à la volonté divine est un aspect central du yoga que le karma yoga est le plus apte à produire. Le karma yoga entend purifier la conscience en la purifiant des désirs et volitions égocentriques qui sont confondus avec une volonté authentique. Si comme l'affirme Aurobindo notre véritable volonté est divine, se soumettre au divin ne signifierait pas autre chose que découvrir derrière la confusion de nos désirs et volontés égocentriques notre authentique volonté qui serait divine. [33]
Le Yoga de la connaissance qui en Inde est connu comme le Jnana yoga[34] sera réinterprété dans le sens d'une purification de l'intelligence humaine jusqu'à ce qu'elle devienne l'intelligence divine s'exprimant sans voile dans la conscience de l'individu qui suit le Yoga intégral[35]. Ce Yoga consiste à découvrir dans sa conscience un soi Témoin non engagé dans ce qui se passe. Ce pôle Témoin n'est pas seulement non engagé il se découvre aussi comme un pouvoir d'intervenir dans les déterminismes de notre conscience. Il a le pouvoir de rejeter certaines déterminations[36]. Le Jnana yoga clarifie alors la conscience en produisant le silence mental et la paix vitale.
Le Yoga de l'Amour connu en Inde comme le Bhakti yoga sera réinterprété comme purification des émotions jusqu'à ce qu'elles expriment l'Amour du divin venant du divin[37]. Il s'agit d'aspirer à travers toutes nos émotions et nos désirs à l'amour authentique du divin afin de réaliser que notre amour le plus passionné, notre aspiration la plus pure pour le divin constitue l'amour même du divin.
Cette purification des facultés humaines aura lieu non pas successivement mais selon le mouvement individuel de divinisation. Elle entraînera donc un sens de plus en plus prononcé de notre individualité authentique. Notre personnalité égocentrique n'apercevait pas sa confusion entre l'activité mentale, vitale et physique de notre véritable individualité et les activités mentales, vitales et physiques mécaniques universelles. Le Yoga en nous divinisant dégage notre véritable individualité de l'inconscient universel et il révèle son lien avec la transcendance et l'action universelle supraconsciente:
"En fait, cependant, il y a en nous une âme ou terme psychique double, comme est double tout autre principe cosmique en nous. Car nous avons deux instruments mentaux : d'une part le mental de surface de notre ego exprimé et en évolution [...] : d'autre part un mental subliminal qui n'est pas entravé par notre vie mentale présente et ses limitations [...]. De même nous avons deux vies, l'une extérieure engagée dans le corps physique [...] qui vit, qui est née et qui mourra, l'autre une force de vie subliminale qui n'est pas confinée dans l'espace étroit borné par notre naissancve et notre mort physiques, mais qui est notre véritable être vital [...]. Même en la matière de notre être se trouve se trouve cette dualité ; car derrière notre corps est une existence matérielle plus subtile [...]. De même, il y a en nous une double entité psychique, l'âme de désir superficielle [..] et une entité psychique subliminale, pure puissance de lumière, d'amour, de joie, essence d'être épurée qui est notre âme véritable derrière cette forme extérieure d'existence psychique que si souvent nous honorons de ce nom. C'est quand un reflet de cette entité psychique plus vaste et plus pure paraît à la surface que nous disons d'un homme qu'il a une âme[...][38]".
L'égocentrisme est donc d'abord rejeté sous ses formes mentales, émotionnelles et volontaires mais en un autre sens il est donc aussi simultanément élargi et dépassé[39]. Ceci commence alors à faire surgir notre authentique individualité, notre véritable essence individuelle intégralement tournée vers le divin et la divinisation puisqu'elle en est la manifestation individualisée : Aurobindo parle en ce sens précis de psychisation[40].
Cette psychisation divine s'étend aussi dans sa purification au physique nerveux qui est l'objet traditionnel du Hatha Yoga. Le Hatha Yoga seul ne parvient à obtenir des résultats significatifs que par des méthodes astreignantes dont les exigences ne laissent guère le temps de purifier les autres facultés. La psychisation des autres facultés laisse apparaître les limites corporelles de son avènement : elle reste instable à cause de mauvaises habitudes sensorimotrices subtiles. Face au subconscient, les lumières de l'égo mental sont jugées très partielles par Aurobindo, la psychisation permet de découvrir le caractère universel du subconscient et non plus seulement la partie qui sert de soubassement à l'ego. La psychanalyse de Freud n'est pas déclarée nulle et non avenue par Aurobindo puisque lui-même reconnaît que les maladies par exemple sont pour la plupart des psychosomatisations mais la psychanalyse est jugée comme une connaissance partielle de processus qui risquent de dépasser celui qui s'y adonne voire de l'égarer faute de lumière spirituelle.

Face à ce défi posé par la découverte du subconscient, la psychisation de la conscience plus ou moins achevée aspire alors aussi à une véritable spiritualisation purifiant le mental et le vital jusqu'à ce qu'ils s'illuminent sur-mentalement. Cette illumination sur-mentale n'est plus religieusement axée dans le but de trouver un salut loin du subconscient terrestre comme par le passé. Cette spiritualisation surmentale a pour but de voir consciemment les phénomènes subconscients corporels qui restent peu saisissables et maîtrisables pour une conscience mentale et vitale usuelle même psychisée. Là où la psychisation découvre notre individualité divine authentique, la spiritualisation découvre de plus en plus notre transcendance et universalité divine. La spiritualisation de la conscience qui parachève sa psychisation pointe de plus en plus consciemment vers les samadhîs des hauteurs mentales que le Raja Yoga décrit et dont Patanjali a donné la description la plus connue. Mais pour Aurobindo le Raja Yoga n'atteint le plus souvent que temporairement et rarement en pleine conscience un samadhi. Le Raja Yoga mené par notre être psychique est une authentique spiritualisation de notre être car les divers samadhis du Raja Yoga vécus de plus en plus consciemment se réinvestissent d'eux-mêmes dans la spirituelisation des autres facultés humaines et dimensions de sa conscience : Aurobindo cherche par son Yoga intégral à accroître les pouvoirs ou siddhis de la conscience accrus au service d'une évolution de la conscience terrestre. La spiritualisation de notre être par l'ascension de l'être psychique dans les niveaux supérieurs du mental en relevant le défi subconscient à partir d'une exploration sur-mentale consciente dépasse alors de loin la méthode de purification partielle du physique et du mental qu'est usuellement le raja Yoga.
Cette psychisation et cette spiritualisation peuvent s'entrecroiser et pas forcèment se succéder. Le tantrisme est ainsi une spiritualité où il s'agit de s'identifier au mouvement de spiritualisation de la Nature pour s'unir individuellement au divin et n'en être qu'une expression individuelle plus concentrée au niveau de la Nature. Mais pour Aurobindo le mouvement d'ascension et de montée doit aller plus loin que ne le laisse penser le tantrisme, il doit parvenir à révéler le divin involué dans la manifestation matérielle la plus grossière. La descente dans le tantrisme est liée entre autre à la découverte des centres de conscience qui sont liés aux divers plans de la conscience : les chakra. Chaque centre de conscience est un faciliteur de maîtrise des forces qui jouent sur son plan de conscience. La montée est liée à l'union des plans de conscience supérieur à la force de conscience qui se tenait endormie dans le plan de conscience le plus bas : cet aspect est celui du Kundalinî Yoga. Le disciple du yoga intégral sent comme une force conscience descendre d'au-dessus de sa tête et agir sans qu'il sache bien comment au début pour découvrir les centres de conscience, les chakras propre à chaque plan de conscience. Ayant découvert chaque centre de conscience, le disciple du yoga intégral a l'impression que cette force conscience descendante réveille la force conscience propre au Kundalinî Yoga [41]. Mais ce jeu de descente et de montée ne s'arrête pas là. Le tantrisme contemporain limite le plus souvent sa compréhension de la manifestation la plus grossière à celle du sexe, parfois à celle de la nourriture. Le tantrisme régénère rarement les manifestations grossières liées aux pulsions d'appropriations dont l'argent est aujourd'hui le vecteur principal ou celles liées à la recherche de reconnaissance dont le pouvoir ascendant sur les autres reste la cause d'une absence d'harmonie entre l'individuel et le collectif. Pour Aurobindo, plus radicalement, "Le subconscient contient toutes les réactions au stimuli de la vie , qui luttent pour émerger sous la forme d'une conscience qui évolue et se formule peu à peu ; il les contient non pas comme des idées ou des perceptions ou des réactions conscientes, mais comme la substance fluide de ces choses. [...] C'est principalement à cause du subconscient que tout va se répétant et que jamais rien ne change, sauf en apparence. C'est à cause de lui qu'il est dit que le caractère humain est immuable; il est également responsable de la constante recrudescence des difficultés que l'on espérait avoir éliminer de soi. Tout y est contenu en germe, y compris tous les samskara [empreintes] du mental, du vital et du corps; c'est la principal soutien de la mort et des maladies, et l'ultime forteresse (apparemment imprenable) de l'Ignorance. Tout ce qui est réprimé sans être complètement éliminé, s'y enfonce et y séjourne à l'état de semence, prêt à surgir à la surface ou à germer à la moindre occasion [42]". Au final, la matière la plus grossière en deçà de la reproduction conscientes des semences subconscientes qui régulièrement se manifestent sur les plans vitaux et mentaux n'est pas considérée comme spiritualisable par les tantras. Ainsi la mortalité du corps matériel grossier n'est pas considérée comme dépassable par les tantras.
La science matérialiste nous montre même si elle n'en perçoit pas la divinité que la matière est la première manifestation spatio-temporelle. Les dimensions mentales et vitales de la conscience dans leur manifestation sont issues spatio-temporellement cette première manifestation. Au delà des plans sur-mentaux dont le plus haut est le Surmental et en deçà du subconscient matériel où s'inscrit le jeu de la vie et de la mort corporelle, Aurobindo veut par son Yoga révéler le plan supramental divin. La première manifestation divine spatio-temporelle n'est donc pas selon lui la matière estimée faussement comme la plus grossière : elle est une manifestation matérielle supramentale. Cet acte supramental qu'est la manifestation matérielle spatio-temporelle demande cependant à s'individualiser et à s'universaliser au sein de l'évolution de l'univers matériel qui s'est rigidifiée dans ses lois lorsqu'elle a manifesté le vital puis davantage peut-être lorsqu'elle manifeste le monde mental. La psychisation et la spiritualisation prépare donc une supramentalisation qu'ont pressentie les Védas selon l'interprétation novatrice qu'en donne Aurobindo. En parlant de "puits de miel couvert par le roc[43]", les Védas évoquent selon Aurobindo les premiers une conscience de la matière fluide et de pure félicité, une conscience libre de la dureté et de l'inflexibilité des soi-disantes lois spatio-temporelles de la matière. Les Rishis de ces temps immémoriaux sont morts et leurs intuitions n'ont plus été entendues. À vrai dire ils n'avaient pas les moyens d'universaliser ce pressentiment. Le mental devait aller au bout de son expansion pour que la supramentalisation puisse pleinement prendre pied partout dans la manifestation à travers l'évolution concentrée de quelques uns. Il devait encore évoluer suffisamment pour permettre partout une évolution de plus en plus consciente de la conscience.
a philosophie spirituelle toutefois a pu être qualifiée de néovédantisme tant elle renouvelait radicalement les interprétations jusque là en vigueur du Védanta.
" Ce n'est que lorsque le voile est déchiré et le mental divisé dominé, silencieux et passif sous l'action supramentale, que le mental lui-même retourne à la Vérité des choses. Là nous trouvons une mentalité réflectrice, lumineuse, qui obéit et sert d'instrument à l'Idée-réelle divine. Là nous percevons ce qu'est réellement le monde ; nous savons de toutes les manières que nous-mêmes sommes en autrui, qu'autrui est nous-mêmes et que nous sommes tous l'Un universel qui s'est multiplié. Nous perdons la position individuelle rigoureusement séparée qui est la source de toute limitation et de toute erreur [21]".
"L'âge de la connaissance intuitive, représenté par l'ancienne pensée védântique des Upanishads a... dû faire place à l'âge de la connaissance rationnelle ; l'Ecriture inspirée a cédé le pas à la philosophie métaphysique, comme ensuite la philosophie métaphysique a dû céder le pas à la science expérimentale... La raison humaine tient à avoir satisfaction par sa propre méthode.
"La vie échappe aux formules et aux systèmes que notre raison s'efforce de lui imposer ; elle s'avère trop complexe, trop pleine de potentialités infinies pour se laisser tyranniser par l'intellect arbitraire de l'homme... Toute la difficulté vient de ce qu'à la base de notre vie et de notre existence, il y a quelque chose que l'intellect ne pourra jamais soumettre à son contrôle : l'Absolu, l'infini. »
"La manifestation d'une conscience-de-vérité supramentale sera donc la réalité capitale qui permettra la vie divine. [...] Le Divin est déjà ici, immanent en nous, nous sommes Cela en notre réalité profonde, et c'est cette réalité que nous devons manifester - c'est elle qui nous pousse à une existence divine et rend nécessaire la création de la vie divine au sein même de cette existence matérielle [27]".
Aurobindo souligne que son interprétation n'est pas étrangère au védanta lui-même contrairement à ce que suggèrent les interprétations tardives et discutables comme celle de Shankara [28]. Chaque chapitre est introduit par une citation significative, par exemple contre l'interprétation Advaïta védanta héritée de Shankara Aurobindo nous donne à lire une Upanishad qui affirme : "la Matière est le Braham"[29]; c'est-à-dire que la matière elle-même est divine.