 | Louis-Claude de Saint-Martin, dit Le Philosophe Inconnu. Né le 18 janvier 1743 à Amboise, mort à Aulnay (près de Sceaux) le 13 octobre 1803.
Le nom de Louis-Claude de Saint-Martin est à rattacher dans l'Histoire des idées au courant illuministe, réaction à l’esprit matérialiste des philosophes encyclopédistes du XVIIIe siècle. L’illuminisme propose une lecture des textes chrétiens à la lumière du néo-platonisme et des sciences occultes, mettant l’accent sur l’intériorité de la quête mystique, et rejetant les formalités scolastiques. À peu près à la même époque que Saint-Martin, l’Allemand D’Eckartshausen écrit un certain nombre d’ouvrages, parmi lesquels La nuée sur le sanctuaire, qu'Eliphas Lévi recommandera plus tard à son élève, le baron de Spedialieri. L’extatique suédois Emmanuel Swedenborg se rattache aussi à l’illuminisme mais la lecture de la plupart de ses ouvrages est réputée difficile.
Lprès L’Homme de désir (1790), puis Le Nouvel Homme et Ecce homo (destiné à instruire la duchesse de Bourbon), parus en 1792, il écrit principalement sous l’influence de Boehme, dont il concilie l’enseignement avec celui de son « premier maître » Martinès de Pasqually. En même temps débute sa correspondance théosophique avec le Bernois Niklaus Anton Kirchberger (1739-1799). Puis il écrit d’autres ouvrages, dont Le Ministère de l’homme-esprit (1802) est sans doute le plus élaboré et celui qui concilie le mieux les enseignements de Boehme avec ceux de Martinès de Pasqually. En même temps, il rédige des traductions des livres de Boehme et les publie.
La descendance de l’illuminisme sera nombreuse et féconde : le romantisme et le symbolisme y puiseront leur conception du monde comme universelle analogie. Balzac, entre beaucoup d’autres, fut profondémént influencé par la pensée illuministe : on s’en apercevra aisément en lisant Louis Lambert, La recherche de l’absolu, ou Le lys dans la vallée.
Saint-Martin décrit longuement les conséquences de la Chute, dont il tire l’essentiel de sa cosmologie, et indique les voies par lesquelles l’Homme pourrait se régénérer lui-même en entraînant la nature dans une gigantesque Réintégration. Jamais il ne craint de trop exalter le rôle de l’Homme dans l’économie divine. Saint-Martin souligne les liens profonds de celui-là avec le Créateur, insiste sur ce qu’il y a de meilleur en lui : l’admiration, l’amour, la solidité des rapports humains, la valeur inestimable du grain de sénevé qui demeure enfoui dans le cœur de chacun mais qui peut nous porter jusqu’aux cieux, transfigurer la nature même, rendre à l’Homme sa splendeur passée. Car c’est toujours de l’Homme que part le Philosophe inconnu, pour qui il faut expliquer les choses par l’Homme, et non pas l’Homme par les choses. Toute étude sérieuse sur la «Philosophie de la Nature» à cette époque – au sens romantique du terme – devrait commencer par un examen attentif de son œuvre, particulièrement de L’Esprit des choses (1800).
Si Saint-Martin a tendance à se détacher du monde, il échappe toujours à la mystique pure, dans la mesure où il reste un insatiable observateur de la nature; il intègre chaque notation concrète dans un système théosophique à la fois cosmogonique, cosmologique et eschatologique où chaque donnée est toujours saisie dans un ensemble des ensembles, secret de la démarche analogique ou de la doctrine des correspondances. | | La science est pour le temporel, l'amour est pour le divin. On peut se passer de la science, mais non de l'amour, et c'est par l'amour que tout finira, parce que c’est par l’amour que tout a commencé et que tout existe. Je voudrais que toutes les instructions des docteurs de la sagesse commençassent et finissent par ces mots : aimez Dieu, vous serez aussi savants que tous les sages.
95. J'ai dit souvent que c'était en vain que nous prétendrions atteindre à la vérité complète par le raisonnement. Cette voie ne nous mène qu'aux vérités rationnelles, et néanmoins elle est infiniment précieuse et offre de grandes ressources contre les attaques philosophiques ; c'est même la seule qui soit remise aux lumières naturelles de tout homme de désir, et comme telle, elle peut être d'un usage presque universel ; mais elle ne peut donner le sentiment et le tact de la vérité active et radicale où notre être doit puiser sa vie et son existence. Cette espèce de vérité ne peut se donner que par elle-même. Faisons-nous simples et petits, notre fidèle guide nous fera sentir sa douceur. Mettons ces premiers dons à profit, nous goûterons bientôt ceux du l'esprit pur, puis ceux de l'esprit saint, puis ceux du verbe, puis ceux de la sainteté suprême, et alors nous verrons que tout est dans l'homme intérieur.
De l'esprit des choses
Raison universelle de l'existence des divers mondes
Un être ne connaît son origine qu'en soi-même ; Dieu et l'esprit en sont là. L'être premier ne se connaîtrait pas dans son origine, si ses propres facultés ne rassemblaient les rayons de son essence primitive et ne lui donnaient, par là, le sentiment de sa suprême source ; l'homme et l'esprit peuvent aussi avoir ce sentiment de leur origine quand ils voudront rassembler leurs facultés ; ils connaîtront là la génération divine elle-même, puisqu'ils se sentiront engendrés par elle ; et c'est ici la plus grande merveille que la divinité ait pu transmettre à l'homme, comme en même temps c'est ce qui a rendu le poste de l'esprit et de l'homme si périlleux : car combien il leur est aisé d'y broncher, quand ils ne s'appuient pas avec un entier abandon sur leur base supérieure et fondamentale !
Mais, si un être ne connaît son origine qu'en soi-même, il ne peut connaître ses puissances que hors de soi, c'est-à-dire, que dans ce qui ne vient qu'après lui et qui est comme inférieur à lui ; ainsi pour que Dieu se connût dans Ses puissances, il fallait qu'il y eût éternellement des êtres au-dessous de Lui et produits par Lui dans lesquels Il pût se considérer et qui Lui servissent de miroir de contemplation et cette coéternité de l'homme et de l'esprit avec Dieu a été exposée suffisamment dans ce qui a précédé.
Si l'homme et l'esprit ont le pouvoir de se connaître en Dieu et de sentir comme Lui leur origine, il faut qu'ils aient aussi comme Lui le pouvoir de connaître leurs puissances ; et pour connaître leurs puissances, il faut qu'ils aient comme Lui des classes inférieures à eux, qui leur servent de miroir de réflexion ; et ces classes inférieures, ce sont tous les esprits des régions et tout ce qui est attaché à la constitution du monde et à son origine : ces êtres-là n'ont reçu le développement de leur action temporelle que quand l'homme a eu reçu son émission dans ce monde.
Ces êtres-là ne connaissaient point leur origine, comme l'homme et l'esprit connaissent et sentent la leur en Dieu ; mais ils sont des êtres simplement destinés à l'action et comme tels, ils ont besoin de connaître leur puissance et, par conséquent, ils ont besoin d'avoir au-dessous d'eux des miroirs qui la leur réfléchissent : aussi, comme ils sont obligés d'agir, c'est de leur action que résultent les miroirs dont ils ont besoin et ces miroirs ce sont toutes les productions et tous les phénomènes de l'univers ; ce qu'il ne faut pas confondre avec la raison occasionnelle de cette même existence des choses universelles-physiques.
Quant à ces phénomènes physiques et à tous les êtres matériels qui composent le monde, ils ne connaissent ni leur origine ni leur puissance ; aussi n'ont-ils pas besoin de miroir ; ils ne sont que des êtres de résistance et même quoiqu'ils agissent, on ne peut pas les regarder comme des êtres d'action, puisque leur action n'est pas à eux, mais à ceux qui les précèdent, les engendrent et les dirigent, c'est-à-dire, à ces êtres qui servent de miroirs à l'homme.
Au-dessous de l'univers physique et matériel, il faut bien qu'il y ait encore quelque chose, puisqu'il n'est qu'un être de résistance et que la résistance suppose un obstacle ; mais cet obstacle doit encore être inférieur à toutes les autres classes que nous venons de parcourir, c'est-à-dire, qu'il ne peut connaître en lui-même son origine, comme Dieu ; qu'il ne peut connaître, comme l'homme, son origine en Dieu ; qu'il ne peut connaître ses puissances comme Dieu, comme l'homme ni même comme les miroirs inférieurs à l'homme ; enfin, qu'il n'est pas même un être de résistance comme l'univers, puisque pour être un être de résistance, il faudrait qu'il eût une puissance et il n'en a aucune ; mais au contraire il est sans cesse repoussé, combattu et terrassé par toutes les puissances.
Ainsi donc, on peut dire qu'il n'est rien qu'une universelle concentration, sans la possibilité d'aucun développement et cependant sentant le perpétuel besoin d'être tout et d'avoir un développement universel.
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