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 SOHRAVARDI
Sohrawardi est né en 649 de l’hégire (1155 de l’ère chrétienne) à Sohraward, au
nord-ouest de l’Iran, en une région longtemps restée fidèle au mazdéisme. Il fut l’élève de
Majdoddin al-Jili à Maragheh, en Azerbaijan, puis il partit pour Ispahan, où Omar al-Sawaji
l’introduisit à l’oeuvre d’Avicenne, sans en omettre les conclusions ésotériques. Sohrawardi
fréquenta les soufis, dont il adopta le mode de vie : solitude, voyages, retraite et
méditation. Il exigeait de lui-même une ascèse rigoureuse, des jeûnes prolongés, une
diététique préparant le corps à s’effacer pour libérer l’âme et laisser s’élever l’imagination
active. Il portait l’accent sur la nécessité de conquérir son authentique nature personnelle,
et non sur la pure et simple abolition de soi. Il parvint à une égale liberté dans la
connaissance rationnelle et dans les techniques visionnaires. Un témoignage laisse entendre
qu’on le perçut, dans son entourage, comme un pôle de la connaissance ésotérique.
Après avoir séjourné auprès des princes seljoukides de Rum, Sohrawardi répondit à
l’invitation du fils de Salah al-Din (Saladin), Malik al-Zahir, qui régnait alors sur Alep. Les
ismaéliens, de quelque obédience qu’ils fussent, étaient fort suspects, en cette région, de
menacer l’unité de l’islam face au regain des forces chrétiennes en Syrie. L’eschatologie et
la prophétologie de Sohrawardi furent comprises des docteurs de la Loi comme une imamologie ismaélienne déguisée et ils le condamnèrent. Au lieu de fuir, Sohrawardi soutint ouvertement ses thèses, protégé par son ami Malik al-Zahir ; mais Saladin intervint à trois reprises auprès de son fils et le contraignit sous la menace à abandonner le philosophe, qui fut exécuté dans la citadelle d’Alep le 5 Rajab 587 h. (29 juill. 1191) à l’âge de trente-six ans.
De cette exécution, Sohrawardi conserva la réputation d’être le Shaykh maqtul, c’està-
dire «le shaykh mis à mort». Mais, à cette appellation, qui insiste sur la prétendue
hérésie dont il serait coupable, les disciples préfèrent celle de Shaykh al-ishraq, «le shaykh
de l’illumination», ou encore «le maître de la sagesse orientale».

Les oeuvres:
Sohrawardi est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages qui se répartissent en trois
ensembles: tout d’abord, ce que l’on pourrait appeler les Sommes, ou grands traités
dogmatiques: Le Livre des élucidations inspirées de la table et du trône, Le Livre des
carrefours et entretiens, Le Livre des résistances. La partie métaphysique de chacun d’entre
eux a été publiée par Henry Corbin, et ils contiennent aussi, respectivement, une logique
et une physique. Cette structure péripatéticienne témoigne de ce que la pensée qui
s’exprime là n’est pas tout à fait celle qui se déploiera dans l’oeuvre mystique proprement
dite. Ce n’est pas dire, cependant, qu’il s’agisse d’une autre philosophie, étrangère en ses fins et ses moyens à celle de l’ishraq. Pour son auteur, en effet, le savoir rationnel prépare
à l’expérience visionnaire; s’il faut critiquer les péripatéticiens pour avoir refusé l’accès aux
lumières intelligibles séparées de la matière, pour avoir négligé la dimension salvifique de
l’illumination de l’intellect agent sur l’intellect humain, il faut considérer, par contre, Aristotecomme un disciple fidèle de Platon.
Sohrawardi pense que la même religion intérieure s’estmaintenue, de cycle en cycle, depuis Hermès et Agathodaimon, jusqu’aux sages de l’ancien
Iran, et que Socrate, Platon et même Aristote en ont été les transmetteurs fidèles. Chaque
nation, en son temps, reçoit ainsi la gnose, ce qui explique que la philosophie grecque puise
à la même niche aux lumières de la Prophétie, que la spiritualité des religions reconnues
par le Qoran. Au vrai, l’Aristote élu par Sohrawardi est celui de la fameuse Théologie, qui,on le sait, est une refonte de textes de Plotin. Les savoirs démonstratifs ouvrent la voie à l’expérience mystique, en éclairant l’esprit sur la structure des mondes spirituels, sur la nature de l’être ou encore sur l’essence de l’âme humaine. Ils garantissent le visionnaire
des excès que sont le littéralisme ou le corporalisme, d’une part, l’agnosticisme, d’autre
part. Dans la mesure où Dieu est inaccessible dans son essence, il ne nous est permis
d’espérer que d’accéder à ses manifestations, à ses émanations. Les mondes angéliques
doivent donc être reconnus par le savoir rationnel pour ensuite être identifiés, face à face,dans une révélation où l’âme découvre, dans l’archange auquel elle s’unit, son alter ego. Le
savoir philosophique reçoit alors de la présence lumineuse immédiate la certitude
apodictique dont il a, lui-même, besoin. Il n’y a pas pour le sage de contradiction entre
saisie directe de l’intelligible et syllogismes, mais plutôt un passage, qui ressemble à celui
que Spinoza enseigne, de la connaissance du « deuxième genre » à l’amour intellectuel de
Dieu.
C’est ainsi que la physique fait partie intégrante de la quête illuminative. Elle est,
certes, exposition des causes, exploration des espèces et des genres. Mais elle cesse de
croire à l’existence de substances composées. Pour Sohrawardi, il est impossible d’admettre
la physique d’Aristote sans la réformer, puisque nulle union ne peut, selon lui, exister entre
une forme lumineuse et la matière ténébreuse. La physique conduit donc à sa propre
subversion ; elle enseigne que le monde sensible est la rencontre de multiples reflets des
lumières suprasensibles et des miroirs sans nombre que constituent les composés
élémentaires. Elle devient un exercice spirituel, un apprentissage du regard intérieur qui,progressivement, métamorphose l’univers des corps en un théâtre des théurgies
angéliques.
Le deuxième ensemble des écrits sohrawardiens est composé des traités et récits
mystiques, rédigés en arabe ou en persan. Il faudrait y distinguer les reprises abrégées de
la doctrine « orientale » des récits symboliques où, dans une langue admirable, la doctrine
devient, comme dit Henry Corbin, «événement de l’âme»: Le Récit de "l’Archange empourpré", Le Vade-Mecum des fidèles d’amour, L’Épître sur l’état d’enfance , Le Récit de l’exil occidental , d’autres encore. Ici, l’expérience s’énonce au singulier, concluant le travail métaphysique qu’exposent les traités.
Enfin, il y a Le Livre de la sagesse orientale, certainement le chef-d’oeuvre de son auteur. Il commence par un traité de logique, se poursuit par cinq livres de métaphysique, respectivement consacrés au premier principe, à la hiérarchie des degrés de l’être, au mode d’activité des lumières archangéliques et aux mouvements célestes, aux catégories des corps et à la psychologie, enfin à la résurrection, aux prophéties et aux songes visionnaires.
La psychologie d’Avicenne est critiquée sur un point décisif: les facultés de l’âme ne sont
plus simplement juxtaposées et combinées les unes aux autres. Elles deviennent les
expressions d’un même pouvoir unifiant, simple et premier, créateur et dominateur. En
l’âme humaine, l’imagination reproductrice se subordonne ainsi à l’imagination créatrice,
dont elle est une fonction dérivée. L’âme a pour centre l’imagination, qui unifie les facultés
sensibles et exalte la lumière de l’âme jusqu’au niveau de l’intellect. Elle ouvre ainsi la voie
du monde intermédiaire entre le cosmos et les lumières intelligibles: le monde imaginal,
comme l’appelle Henry Corbin, pour traduire ‘alam al-mithal. L’ouvrage s’achève en un
prodigieux chant d’extase et en une théorie messianique du «mainteneur du Livre», du
«défenseur» des justes, qui a pour mission, lorsque la prophétie est close, d’éveiller à la
gnose les pèlerins de l’Orient des lumières. À ce grand livre vient donc naturellement se
joindre le Livre d’heures, fait des prières et invocations aux archanges, dont les noms sont
parfois empruntés à la théologie mazdéenne.
Le récit de l’exil occidental
Sohrawardi, sheikh al Ishraq
Prélude
Lorsque j’eus pris connaissance du “Récit de Hayy ibn Yaqzân”, malgré les admirables sentences spirituelles et les suggestions profondes qu’il contient, je le trouvai dépourvu de mises en lumière relatives à l’expérience suprême qui est le Grand Ebranlement (Coran 79/34), gardé en trésor dans les Livres divins, confié en dépôt aux symboles des Sages, caché dans le “Récit de Salamân et Absil” que composa l’auteur du “Récit de Hayy ibn Yaqzân” (Avicenne). C’est le Secret sur lequel sont affermies les étapes spirituelles des soufis et de ceux qui possèdent l’intuition visionnaire. Il n’y est point fait allusion dans le “Récit de Hayy ibn Yaqzân”, hormis à la fin du livre, là où il est dit : “Il arrive que des anachorètes spirituels d’entre les humains émigrent vers Lui…” Alors j’ai voulu à mon tour en raconter quelque chose sous forme d’un récit que j’ai intitulé “Récit de l’exil occidental”, dédié à certain de nos nobles frères. Pour ce qu’il en est de mon dessein, je m’en remets à Dieu.
La chute dans la captivité et l’évasion
1. Début du récit. Lorsque, étant parti de la région audelà du fleuve, j’eus entrepris, en compagnie de mon frère ’Asim, le voyage pour le pays d’Occident, afin de donner la chasse à certains oiseaux des rivages de la Mer Verte.
2. Voici que nous tombâmes soudain dans “la ville dont les habitants sont des oppresseurs” (Coran 4/77), je veux dire la ville de Qayrawân.
3. Lorsque ses habitants se furent aperçus de notre arrivée inopinée et eurent compris que nous étions des enfants du Shaykh connu comme alHâdî ibn alKhayr le Yéménite.
4. Ils nous cernèrent, nous lièrent avec des chaines et des carcans de fer, et nous jetèrent prisonniers dans un puits à la profondeur sans limite.
5. Mais il y avait, dominant le puits inoccupé que l’on avait peuplé de notre présence, un château élevé, fortifié de nombreuses tours.
6. Il nous fut dit : “Vous ne commettrez aucune faute, si, la nuit venue et vous étant dépouillés de vos vêtements, vous montez au château. Mais à la pointe du jour, il vous faudra absolument redescendre au fond du puits.”
7. Certes, au fond du puits, il y avait “des ténèbres s’entassant sur des ténèbres” (Coran 24/40). Lorsque nous étendions nos mains, c’est à peine si nous pouvions les voir (24/40).
8. Mais, pendant les heures de la nuit, nous montions au château, dominant alors l’immensité de l’espace, en regardant par une fenêtre. Fréquemment venaient à nous des colombes des forêts du Yémen, nous informant de l’état des choses dans la région interdite. Parfois aussi nous visitait un éclair du Yémen, dont la lueur en brillant du “côté droit” ((Coran 28/30), du côté “oriental”, nous informait des familles vivant dans le Najd. La brise parfumée des senteurs de l’arak suscitait en nous élan d’extase sur élan d’extase. Alors nous soupirions de désir et de nostalgie pour notre patrie.
9. Ainsi donc nous montions pendant la nuit et redescendions pendant le jour. Or, voici que pendant une nuit de pleine lune nous vîmes la huppe (Coran 27/20 SS.) entrer par la fenêtre et nous saluer. Dans son bec il y avait un message écrit, provenant “du côté droit de la vallée, dans la plaine bénie, du fond d’un buisson” (Coran 28/30).
Io. Elle nous dit : “J’ai compris (27/22) quel est le moyen de vous délivrer, et je vous apporte à tous deux “du royaume de Saba des nouvelles certaines” (27/22). Tout est expliqué dans le message de votre père.”
11. Nous primes connaissance du message. Voici ce qu’il contenait : “Ceci vous est adressé par alHâdi, votre père. Au nom de Dieu le Miséricordieux, le TrèsMiséricordieux. Nous soupirons après vous, mais vous n’éprouvez aucune nostalgie. Nous vous appelons, mais vous ne vous mettez pas en route. Nous vous faisons des signes, mais vous ne comprenez pas.”
12. Il me donnait ensuite dans le message les indications que voici : “Toi, ô un tel, si tu veux te délivrer en même temps que ton frère, ne tardez pas à vous résoudre au voyage. Attachezvous à notre câble, c’est-à-dire (aux noeuds) du Dragon du Ciel de la Lune au monde spirituel, lequel domine sur les plages de l’éclipse.
13. Lorsque tu seras arrivé à “la vallée des fourmis” (27/18), secoue le pan de ta robe et dis : “Gloire à Dieu qui m’a fait vivant après m’avoir fait mourir” ( 2/244 et 261). “C’est vers lui qu’est notre résurrection” (67/15). Ensuite fais périr tes gens.
14. “Finisen avec ta femme car elle est de ceux qui restent en arrière” (15/60 et 29/31). “Avance là où tu en as reçu l’ordre” (15/65), “tandis que tout ce peuple sera mort, déraciné, lorsque viendra le matin” (15/66). Monte sur le navire et dis : “Au nom de Dieu, qu’il vogue et qu’il arrive au port” (11/43).
La navigation sur le vaisseau de Noé
15. Dans la lettre était expliqué tout ce qui surviendrait en cours de route. La huppe prit les devants, et le soleil était en position juste au-dessus de nos têtes, lorsque nous arrivâmes à l’extrémité de l’ombre. Nous prîmes place dans le vaisseau, et il nous emporta “au milieu de vagues pareilles à des montagnes” (11/44). Notre projet était de gravir la montagne du Sinai, afin de visiter l’oratoire de notre père.
16. Alors entre moi et mon fils “les flots s’élevèrent” nous séparant, “et il fut parmi les engloutis” (11/45).
17. Je compris ainsi que pour mon peuple, le temps de l’accomplissement de la menace le concernant était le matin. “Le matin n’estil pas proche ?” (11/83).
18. Et je sus que “la ville qui se livrait à des turpitudes” (2I/74) “serait renversée de fond en comble” (11/84) et qu’il pleuvrait “sur elle des briques de terre cuite” (11/84).
19. Lorsque nous arrivâmes à un endroit où les flots s’entrechoquaient et où roulaient les eaux, je pris la nourrice qui m’avait allaité et je la jetai dans la mer.
20. Mais nous voyagions sur un navire “fait de planches et de clous” (54/13). Aussi nous l’endommageâmes volontairement (18/78) par crainte d’un roi qui derrière nous “s’emparait de tout navire par la force” (18/78).
21. Et “le navire tout chargé” (l’arche, 26/119) nous fit passer par l’île de Gôg et de Mâgôg (18/93 SS.), du côté gauche de la montagne al-Jûdi (11/46).
22. Or il y avait avec moi des génies qui travaillaient à mon service, et j’avais à ma disposition la source du cuivre en fusion. Je dis aux génies : “Soufflez sur le fer jusqu’à ce qu’il devienne comme le feu” (et que je jette sur lui le cuivre en fusion, 18/95) . Ensuite je dressai un rempart, de sorte que je fus séparé de Gôg et de Mâgôg (18/94).
23. Alors fut vraiment réalisé pour moi que “la promesse de ton Seigneur est vraie” (18/98).
24. Je vis en cours de route les puits de ’Ad et de Thamoud ; je parcourus la région, “elle était ruinée et effondrée” (2/26 et 22/44).
25. Alors, je pris les deux fardeaux avec les Sphères et les plaçai en compagnie des génies dans un flacon que j’avais fabriqué en lui donnant une forme ronde, et sur lequel il y avait des lignes dessinant comme des cercles.
26. Je coupai les courants d’eau vive depuis le milieu du ciel.
27. Lorsque l’eau eut cessé de couler au moulin, l’édifice s’effondra, et l’air s’échappa vers l’air.
28. Je lançai la Sphère des Sphères contre les cieux, de sorte qu’elle broyât le soleil, la lune et les étoiles.
29. Alors je m’échappai des quatorze cercueils et des dix tombes, d’où ressuscite l’ombre de Dieu, de sorte qu’elle est “attirée peu à peu” (25/48) vers le monde hiératique, après que “le soleil lui a été donné pour guide” (25/47).
30. Je trouvai le chemin de Dieu. Alors je compris : “Ceci est mon chemin, c’est le droit chemin” (6/154).
3I. Quant à ma s¦ur, voici que pendant la nuit elle fut “enveloppée dans le châtiment divin” (12/107) ; alors elle resta enténébrée dans une fraction de la nuit, après fièvre et cauchemar allant jusqu’à l’état de prostration complète.
32. Je vis une lampe dans laquelle il y avait de l’huile ; il en jaillissait une lumière qui se propageait dans les différentes parties de la maison. Là même la niche de la lampe s’allumait et les habitants s’embrasaient sous l’effet de la lumière du soleil se levant sur eux.
33. Je plaçai la lampe dans la bouche d’un Dragon qui habitait dans le château de la Roue hydraulique ; au-dessous se trouvait certaine Mer Rouge ; au-dessus il y avait des astres dont personne ne connait les lieux d’irradiation hormis leur Créateur et “ceux qui ont une ferme expérience dans la connaissance” (3/5).
34. Je constatai que le Lion et le Taureau avaient tous deux disparu ; le Sagittaire et le Cancer s’étaient involués tous deux dans le pliage opéré par la rotation des Sphères. La Balance resta en équilibre lorsque l’Étoile du Yémen (Sohayl, Canope) se leva d’au-delà certains nuages ténus, composés de ce que tissent les araignées du Monde élémentaire dans le monde de la génération et de la dissolution.
35. Il y avait encore avec nous un mouton ; nous l’abandonnâmes dans le désert, où les tremblements de terre le firent périr, tandis que la foudre tombait sur lui.
36. Alors, quand toute la distance eut été parcourue et que la route eut pris fin, tandis que “bouillonnait la fournaise” (altannûr, 1’”athanor”, 11/42 et 23/27) dans la forme conique (du coeur), je vis les corps célestes ; je me conjoignis à eux et je perçus leur musique et leurs mélodies. Je m’initiai à leur récital ; les sons en frappaient mon oreille à la façon du vrombissement produit par une chaine que l’on aurait tirée le long d’un dur rocher. Mes muscles étaient sur le point de se déchirer, mes articulations sur le point de se rompre, tant était vif le plaisir que j’éprouvais. Et la chose n’a cessé de se répéter en moi, jusqu’à ce que la blanche nuée finisse par se dissiper et que la membrane soit déchirée.
Au Sinaï mystique
37. Je sortis des grottes et des cavernes, et j’en finis avec les vestibules : je me dirigeai droit vers la Source de la Vie. Voici que j’aperçus les poissons qui étaient rassemblés en la Source de la Vie, jouissant du calme et de la douceur à l’ombre de la Cime sublime. “Cette haute montagne, demandai-je, quelle est-elle donc ? Et qu’est-ce que ce Grand Rocher.”
38. Alors l’un des poissons “choisit pour son chemin dans la mer un certain courant” (18/60). Il me dit : “Cela, c’est ce que tu désiras si ardemment ; cette montagne est le mont Sinaï, et ce Rocher est l’oratoire de ton père.
“Mais ces poissons, dis-je, qui sont-ils ?
“Ce sont les semblables à toi-même (tes semblables). Vous êtes les fils d’un même père. Épreuve pareille à la tienne les avait frappés. Ce sont tes frères.”
39. Lorsque j’eus entendu cette réponse, et en ayant éprouvé la vérité, je les embrassai. Je me réjouis de les voir comme ils se réjouirent de me voir. Puis je fis l’ascension de la montagne. Et voici que j’aperçus notre père à la façon d’un Grand Sage, si grand que les Cieux et la Terre étaient près de se fendre sous l’épiphanie de sa lumière. Je restai ébahi, stupéfait. Je m’avançai vers lui, et voici que le premier, il me salua. Je m’inclinai devant lui jusqu’à terre, et j’étais pour ainsi dire anéanti dans la lumière qu’il irradiait.
40. Je pleurai un moment, puis je lui dis ma plainte au sujet de la prison de Qayrawân. Il me dit : “Courage ! Maintenant, tu es sauvé. Cependant il faut absolument que tu retournes à la prison occidentale, car les entraves, tu ne t’en es pas encore complètement dépouillé.” Lorsque j’entendis ces mots, ma raison s’envola. Je gémis, je criai comme crie quelqu’un qui est sur le point de périr, et je le suppliai.
41. Il me dit : “Que tu y retournes, c’est inéluctable pour le moment. Cependant je vais t’annoncer deux bonnes nouvelles.
La première, c’est qu’une fois retourné à la prison, il te sera possible de revenir de nouveau vers nous et de monter facilement jusqu’à notre paradis, quand tu le voudras. La seconde, c’est que tu finiras par être délivré totalement ; tu viendras te joindre à nous, en abandonnant complètement et pour toujours le pays occidental.”
42. Ses paroles me remplirent d’allégresse. Il me dit encore : “Sache que cette montagne est le mont Sinaï (23/20, Tûr Saynâ) ; mais au-dessus de celle-ci, il y a une autre montagne : le Sinai (95/2, Tûr Sînîna) de celui qui est mon père et ton aïeul, celui envers qui mon rapport n’est pas autre que ton propre rapport envers moi.
43. “Et nous avons encore d’autres aïeux, notre ascendance aboutissant finalement à un roi qui est le Suprême Aïeul, sans avoir luimême ni aïeul ni père. Nous sommes ses serviteurs ; nous lui devons notre lumière ; nous empruntons notre feu à son feu. Il possède la beauté la plus imposante de toutes les beautés, la majesté la plus sublime, la lumière la plus subjugante. Il est au-dessus de l’Au-dessus. Il est Lumière de la Lumière et au-dessus de la Lumière, de toute éternité et pour toute éternité. Il est celui qui s’épiphanise à toute chose “et toute chose va périssante hormis sa Face” (28/88).
Postlude
44. C’est de moi qu’il s’agit dans ce Récit, car je suis passé par la catastrophe. De l’espace supérieur je suis tombé dans l’abîme de l’Enfer, parmi des gens qui ne sont pas des croyants ; je suis retenu prisonnier dans le pays d’Occident. Pourtant je continue d’éprouver certaine douceur que je suis incapable de décrire. J’ai sangloté, j’ai imploré, j’ai soupiré de regret sur cette séparation. Cette détente passagère fut un de ces songes qui rapidement s’effacent.
45. Sauve nous, ô mon Dieu ! de la prison de la Nature et des entraves de la Matière. “Et dis : Gloire à Dieu ! Il vous manifestera ses Signes, alors vous les reconnaîtrez. Ton Seigneur n’est pas inattentif à ce que vous faites” (27/95). “Dis : Gloire à Dieu ! Pourtant la plupart d’entre eux sont des inconscients” (31/24).
Extrait de L’Archange empourpré, traduit de l’arabe par Henri Corbin. Paris, Fayard, 1976